Rappel de la problématique :
Quel rôle l’Europe doit-elle jouer pour maintenir la compétitivité des tissus de PME locaux ?
Historique et chiffres clés
Prato : une part importante de la production textile européenne
Prato tient une part très importante dans la part de production du textile en Europe. Avec seulement près de 200.000 habitants, elle est responsable à elle seule de 1,5% du chiffre d’affaire du textile européen. Les entreprises qui résident à Prato sont, en très grande majorité, des ateliers italiens ou chinois qui vivent principalement de l’exportation.

Historique
Cependant, depuis maintenant 20 ans, le secteur textile européen ne cesse de perdre du terrain sur le textile asiatique. Revenons rapidement sur ce qui a provoqué un tel déclin, en s’appuyant sur l’exemple de Prato.
Années 80 :
Les industries de Prato travaillent pour les grandes marques de luxe italiennes telles Gucci ou D&G. Cherchant de la main-d’œuvre qualifiée mais bon marché, elles font appel à des artisans chinois (une centaine au total).
Les années 90-00:
Les grandes marques délocalisent leur production en Europe de l’Est, en Turquie ou en Asie, laissant les ateliers italiens sans clientèle. Devant cette crise, beaucoup de manufactures italiennes doivent fermer. Profitant de la libération des ateliers, les artisans chinois installés les reprennent et font appels à d’autres compatriotes afin d’avoir de la main d’œuvre bon marché (mais cette fois, peu qualifiée). Ces nouveaux arrivants rachètent, dès qu’ils le peuvent, un atelier abandonné et font appel, à leur tour, à d’autre chinois. Ainsi, les pratésiens ont assistés à une véritable sinisation de la ville durant ces 15 dernières années.
Evolution économique et situation actuelle du marché textile de Prato
Si le chiffre d’affaire du marché textile à Prato ne cesse de chuter, il semble néanmoins que, malgré les accusations dont ils font l’objet, les chinois installés à Prato permettent de le maintenir en vie. En effet, jusqu’au milieu des années 90, le commerce textile de Prato s’effondrait de manière inquiétante. La récupération des ateliers par les chinois, après 95, a permis, certes non pas de redresser la situation, mais néanmoins limiter la chute. En effet, à l’heure actuelle, sur les 1,5 milliards de chiffre d’affaire annuel, le tiers est dû aux ateliers chinois. Ce qui inquiète les italiens aujourd’hui est, certes, le remplacement progressif des entreprises italiennes par des entreprises chinoises mais surtout l’explosion des ateliers clandestins, dont le chiffre d’affaire était estimé à ½ milliard d’euros en 2010.

Causes de la métamorphose du paysage industriel toscan
Les causes de la crise actuellement traversées sont nombreuses et complexes. Nous analyserons ici les plus probantes en différenciant les causes communes à tout le textile européen et celle particulière à la Toscane, à savoir l’immigration chinoise.
Les causes communes à l’Europe
- L’industrialisation du secteur, qui a fait perdre sa compétitivité aux manufactures
- Le manque de renouvellement des entreprises européennes qui n’ont pas su trouver de nouveaux clients, se démarquer vis-à-vis de la nouvelle concurrence chinoise et renouveler leur modèle économique.
- La mondialisation qui, avec la fin des quotas, a provoqué l’invasion du marché européen par les produits asiatiques
- La modification du comportement du consommateur qui, aujourd’hui, préfère acheter de manière quantitative plutôt que qualitative.
L’immigration chinoise, une particularité toscane
L’implantation des ateliers chinois à Prato a permis aux produits asiatiques de se vendre dans les mêmes conditions que ceux issus de manufactures italiennes. D’une part, la livraison depuis la Chine s’effectuait en plusieurs semaines alors, qu’avec un avant-poste à Prato, les produits peuvent désormais être expédiés dans toute l’Europe en deux jours. D’autre part, les ateliers chinois installés, produisant principalement des produits bas de gamme, peuvent profiter du même label « Made in Italy » que les manufactures italiennes de luxe voisines.
Conséquences économiques et sociales
Les conséquences de cette évolution du marché sont nombreuses. D’un point de vue économique, l’industrie italienne ne parvient pas à suivre la cadence et les tarifs imposés par les chinois. De ce fait, les ateliers italiens ne parviennent pas à remonter la pente. De plus, la « libéralisation » du label nuit à l’image haut-de-gamme des manufactures italiennes de luxe.
Mais d’autres conséquences, moins visibles mais tout aussi importantes (voir plus), existent. D’une part, on constate un sentiment de communautarisme extrêmement important à Prato entre les italiens qui tiennent les chinois pour responsables de tous leurs maux et les immigrés qui, ne parlant pas la langue ou étant arrivés clandestinement, ne peuvent pas s’intégrer. D’autre part, les italiens redoutent l’implantation à terme de la mafia chinoise qui contrôle déjà une partie (souvent très surestimée) des ateliers clandestins.
Quelles solutions pour sauver ce secteur ?
Au niveau des entreprises
L’alliance
Les entreprises italiennes ne cessent de se tourner vers leur gouvernement ou vers l’Europe, au point d’oublier que c’est aussi, et surtout, à elles de réagir. Un premier seuil à certes était franchi : en s’alliant, les PME italiennes sont parvenues à se répartir les taches de conception et ont ainsi augmenté leur productivité globale. Néanmoins cela est loin d’être suffisant.
Le renouvellement
De manière évidente, les ateliers italiens ne peuvent produire à des coûts inférieurs à ceux des ateliers chinois. Ils doivent donc impérativement parvenir à se démarquer en termes de qualité, en innovant et en proposant des produits à forte valeur ajoutée. En les fabriquant, par exemple, à l’aide de nouvelles fibres textiles, dites “technologiques” (permettant une meilleure conservation de la chaleur, infroissables, plus résistantes, …), ils peuvent espérer reconquérir une partie de leur clientèle. Mais, à l’heure actuelle, ils continuent désespérément de mettre en avant la qualité de leur main d’œuvre comme unique élément de différentiation. Or, comme nous l’avons déjà précisé, le consommateur a changé et est aujourd’hui beaucoup moins sensible à ce type d’arguments.
Au niveau de l’Italie
Différentes solutions sont en train d’être apportés de manière plus ou moins efficaces par le gouvernement italien mais malheureusement les plus prometteuses sont, de loin, les plus difficiles à mettre en œuvre.
La répression
En usant de répression face aux ateliers clandestins, le maire de Prato, Roberto Cenni (élu avec le soutien de la Ligue du Nord), répond davantage aux demandes de son électorat plutôt qu’au problème. En effet, les inspections sont totalement inefficaces : d’une part, il faudrait une dizaine d’année pour inspecter tous les ateliers et, d’autre part, ces derniers sont extrêmement volatiles et brouillent les pistes en changeant régulièrement de propriétaire.
La législation
Certes proposition, déjà plus intéressante, vise à rétablir l’image de luxe des industries italiennes. Ainsi, en durcissant les conditions d’obtention du label, elles espèrent rétablir un lien de confiance entre le consommateur et les produits certifiés « made in Italy ». Néanmoins, cette réponse, en plus de ne pénaliser que les ateliers chinois légaux (ce qui risque d’encourager d’autant plus le marché clandestin), pose quelques problèmes d’application, comme nous le verrons par la suite.
La réconciliation sociale
De loin la solution la plus efficace, une réconciliation entre les deux communautés pourrait permettre d’aboutir à une forme de réconciliation économique, par la création d’ateliers mixtes notamment. Néanmoins, il est impossible de légiférer un moyen de rétablir ce contact. Les espoirs reposent donc sur la seconde génération de chinois, scolarisée, et donc mieux intégrée.
Au niveau européen
Une législation à l’image de l’Italie
Quid d’une généralisation du label « made in Italy » dans toute l’Europe ? Cette solution n’est, pour l’heure, pas envisagée et la loi italienne est même sévèrement critiquée par l’UE car, en privant les designers italiens qui font produire en Afrique du Nord le « Made in Italy » auquel ils tiennent tant, elle nuirait gravement à l’alliance entre l’Europe et le Maghreb.
Pour répondre à ce problème d’application de la loi « made in Italy », tout en restant dans une solution très similaire, une loi « Made in Euromed » est actuellement à l’étude. Cependant beaucoup de pays de l’Union s’y opposent, cette proposition soulevant d’autres problèmes : le surcoût nécessaire au respect des normes imposées par le label risquerait d’entrainer un surcoût pour les pays concernés, et encouragerait d’autant plus les industries à se délocaliser vers les pays qui en seraient exonérés (les pays de l’Est, la Turquie, l’Asie). L’Europe et le Maghreb y seraient donc à nouveau perdants.
La remise en place de quota
Cette solution a déjà été testée en 2005. A la demande des industries du textile européen, un accord a (laborieusement) été trouvé entre l’UE et la Chine, permettant de limiter la hausse des exportations chinoises vers l’Europe à 12% par an. Cependant, cet accord a rapidement été contesté au sein même de l’UE ! En effet, si les industriels exigeaient une limitation des importations, les distributeurs réclamaient, quant à eux, le contraire. En effet, les quotas prévus pour toute l’année 2005 ayant été atteints au mois de juillet, les vêtements étaient immobilisés à la frontière et les magasins avaient donc cessé d’être approvisionnés. Face à la menace de pénurie, la France, l’Italie et l’Espagne (les trois grands producteurs de textile européen) ont appelés les distributeurs à se tourner vers les produits « Made in Euromed », acceptant en contre-partie d’assouplir l’accord. Mais la position des trois leaders du textile a été vivement huée par le reste de l’Union, dénonçant une vision dépassée du commerce mondial. Devant cet échec du retour au protectionnisme, les quotas ont finalement été levé en 2007.
Conclusion :
Depuis 10 ans, les différents gouvernements ainsi que le parlement européen cherchent des solutions pour résoudre le problème de la compétitivité du textile européen, sans néanmoins trouver de solution parfaite. Quant aux entreprises, elles tentent de renouer avec leur clientèle mais semblent avoir des difficultés à répondre à leur besoins. Finalement, la solution idéale vient peut-être du consommateur : n’est-il pas du devoir du citoyen européen de favoriser ses entreprises, plutôt que de scander, dans son tout nouveau pull « Made in Taïwan », que « tout ça, c’est la faute des chinois » ?