Introduction
A première vue, l’Ukraine est un pays plutôt bien loti, que ce soit en terme de ressources naturelles (fer, acier, uranium..), de situation géographique (carrefour entre l’Europe, l’Asie centrale voire l’Asie orientale, et la Russie) ou de taille (deuxième pays le plus grand d’Europe). De plus, ses terres fertiles et son climat tempéré continental en firent pendant longtemps le « grenier à blé » de l’URSS. Si on ajoute à cela une population de 45 millions d’habitants (26 ème pays à l’échelle mondiale), une base industrielle très développée, et un bon système éducatif, tous les ingrédients sont réunis pour que son économie soit florissante.
Pourtant, l’économie ukrainienne est aujourd’hui loin d’être à la hauteur des espérances qui ont pu être placées en elle. Les quelques années de fortes croissance après l’an 2000 ont suivi huit années de grave crise. Aujourd’hui, les résultats économiques sont mitigés (l’Ukraine a d’ailleurs été frappée de plein fouet par la crise).
Parmi tous les facteurs explicatifs de cette évolution, nous chercherons à en analyser un tout particulièrement : le gaz russe.
La position géostratégique de l’Ukraine dans la chaine de distribution du gaz russe est-elle un atout ou un fardeau pour le pays ?
En effet, la Russie fournit 42% du gaz de l’Union Européenne. Or 80% de ce gaz à destination de l’Europe transite par l’Ukraine.

Ceci est une manne financière et économique considérable pour le pays :
Le transit du gaz a un coût énorme pour la Russie. Ceci profite énormément à l’Ukraine, en partie par les taxes appliquées à ce transit. Bien qu’il n’y ait pas d’estimation parfaitement fiable, on parle d’une quarantaine de milliards de dollars dont l’Ukraine bénéficierait sur la prochaine décennie. Si l’on rapporte cela à un Produit Intérieur Brut annuel de 330 milliards de dollars en PPA (chiffres de 2005), on remarque l’impact potentiel de cette ‘rente’ si elle est bien exploitée. On peut également illustrer avec les recettes et les dépenses publiques : elles s’élevaient respectivement à 34,2 et 34,7 milliards de dollars en 2006.
Les avantages dont bénéficie l’Ukraine ne sont pas tous directs : le transit gazier a aussi un impact indirect non négligeable sur l’économie nationale. Tout d’abord, cette activité créée ad hoc a permis la création d’emplois, nécessite la maintenance du réseau de pipe-lines, a suscité le développement de la société nationale de gaz (Naftogaz)…
Ensuite, et surtout, les tarifs préférentiels sur le gaz dont l’Ukraine a profité pendant des années sont une aubaine incomparable :
-pour la population, qui s’est fournie en énergie pour des sommes modiques
-pour le développement économique du marché intérieur de l’Ukraine. En effet, en termes économiques, on peut considérer qu’il y a report d’un segment du budget (l’énergie) sur le reste du budget familial, qui devrait créer un effet d’entrainement en stimulant la consommation intérieure du pays.
-pour le développement du tissu industriel national : le moindre coût en énergie devrait rendre l’industrie nationale particulièrement compétitive.
A première vue, on ne peut que considérer que le transit du gaz russe par l’Ukraine est une chance pour le pays.
Pourtant, un certain nombre d’éléments peuvent nous faire penser qu’il n’y a pas que des avantages à cette situation.
Des conflits gaziers qui signalent des problèmes latents.
Ukraine-Russie, une relation ambiguë. Bref aperçu historique :
L’Ukraine déclare officiellement l’indépendance et son détachement de l’URSS le 24 Aout 1991. Cependant, conscient de sa proximité culturelle et géographique, ainsi que de ses liens économiques forts, avec l’ex-bloc soviétique, le pays devient l’un des membres fondateurs de la Communauté des Etats indépendants.
La relation entre l’Ukraine et la Russie est particulière : après des années de domination russe, le pays est fier de son indépendance (approuvée à 90,5% lors du référendum de 1991). Pourtant, 17% de la population ukrainienne est Russe ; l’ensemble du pays est russophone, et la politique nationale se dessine autour d’un clivage marqué entre les pro-occidentaux et les pro-russes.
On comprend donc qu’il y a quelque chose de particulier qui unit les deux pays. Les tarifs gaziers préférentiels dont bénéficiera l’Ukraine pendant des années en sont une manifestation tangible.
Cependant, ces dernières années ont été marquées par trois conflits gaziers entre Moscou et Kiev, remettant en cause cet « héritage » historique qu’étaient les bas prix du gaz.
Un premier conflit a lieu en 2005/2006, suite à un désaccord sur le prix de transit par les gazoducs ukrainiens. Un second éclate en 2007, à propos de dettes relatives au gaz. Il se résorbe en 2008 mais est suivit d’un troisième conflit en 2008/2009, à nouveau à cause d’un différent sur le montant des dettes que doit Naftogaz à Gazprom, mais aussi sur le prix et le volume du gaz transitant par l’Ukraine.
La corruption et le gâchis, mis en lumière par les conflits gaziers.
Ce sont ces conflits gaziers qui nous ont poussés à remettre en cause le présupposé selon lequel l’Ukraine bénéficierait évidemment de sa situation géostratégique dans l’approvisionnement européen en gaz russe.
En effet, les trois conflits qui se succèdent portent sur le montant de la dette gazière, le prix et le volume du gaz russe passant par l’Ukraine. A l’origine de son différent, il y a en fait un énorme réseau de corruption et un gâchis monumental :
- La corruption est à toutes les échelles. L’exemple du désaccord sur le montant de la dette montre l’opacité des institutions gérant ce secteur d’activité. L’argent détourné provoque un déficit structurel vis-à-vis de Gazprom. De plus, les Russes, ont réussi a prouver que les Ukrainiens détournaient une partie du gaz pour le revendre aux Européens. En effet, Gazprom a coupé l’approvisionnement ukrainien, mais pas celui européen. Pourtant l’Europe a quand même subit des coupures d’approvisionnement. C’est ainsi qu’il a été démontré que l’Ukraine gonflait les chiffres de sa consommation nationale (gaz acheté à bas prix) pour revendre le surplus aux Européens (à un prix bien plus élevé).
-D’autre part, la politique du gaz peu cher a provoqué une habitude de consommation et de gâchis démentiel de la part des foyers ukrainiens. D’ailleurs, les compteurs de gaz étant souvent communs par immeuble ou quartier, les habitants ne paient pas leurs factures de gaz. L’état se retrouve alors à devoir des sommes considérables.
Cette déresponsabilisation vis-à-vis de la consommation de gaz fait du pays un des plus énergivores en termes comparables. Là où il devait y avoir économies de factures pour les ménages et compétitivité pour l’industrie, il y a dette pour l’Etat et surconsommation d’énergie.
Aucun gouvernement n’a réussi a changer la situation, et d’ailleurs les gouvernements n’osent pas vraiment s’attaquer au problème : au contraire, ils font des promesses électorales de maintenir le gaz à bas prix, afin de gagner des votes. Un populisme latent empêche donc tout déblocage de la situation. L’état se retrouve pris dans un effet ciseau entre la montée des prix du gaz côté Russe et la surenchère des baisses de prix du gaz (ou du maintien des bas prix) à chaque élection.
Peut-on trancher sur l’influence de la situation gazière sur le pays ?
Finalement, on voit qu’au lieu de stimuler la consommation nationale, doper l’industrie et rapporter de l’argent « facile » à l’état, le transit du gaz russe favorise la corruption et la surconsommation, crée des déficits structurels et des dettes considérables vis-à-vis de la Russie, et risque même d’entrainer le pays dans une spirale populiste néfaste pour son avenir.
Mais ce n’est pas tout : la politique intérieure n’est pas la seule à être minée par le gaz russe. Les relations extérieures du pays en pâtissent également. En effet, l’Ukraine s’attire les foudres de Moscou, qui est de moins en moins indulgente. Kiev est dépendante de son voisin Russe, et fait un certain nombre de concessions pour apaiser la situation (comme le maintien de la base navale russe en Crimée jusqu’en 2040). Du même coup, l’Europe doute de la fiabilité du pays étant donné les conflits à répétitions (qui posent de manière critique la question de la sécurité énergétique en Europe).
Des projets de pipe-lines géants contournant l’Ukraine par le nord ou par le sud mettront fin à tout privilège dont l’Ukraine a pu profiter ces dernières années, laissant le pays se sortir seul de ses problèmes.
Enfin, on peut légitimement se demander si l’Ukraine n’est pas victime du « mal hollandais », cette théorique économique qui donne une explication à ce qui s’apparente à une malédiction pour les pays dotés de grandes ressources naturelles, ou plus généralement d’une rente quelconque (comme c’est le cas pour l’Ukraine : rente provenant du transit de gaz).
La Hollande, en découvrant d’importantes réserves de gaz dans la mer du nord, s’est retrouvée dans une situation économique difficile. En effet, suite à cette découverte, les investissements ont été massifs pour l’exploitation des gisements gaziers, laissant de côté le reste de l’économie, qui s’est retrouvée en manque de capitaux et de main d’œuvre qualifiée. Le secteur gazier devint alors le seul secteur compétitif, alors même que « l’effet-revenu » provoqué par les gains d’exploitation du gaz devait accroitre la consommation intérieure du pays. Le reste de l’économie fut donc soufflée par la concurrence internationale.
Ce modèle peut-il s’appliquer à l’économie ukrainienne ? Nous essaierons, lors de notre rencontre à Odessa, de répondre à cette question, ainsi qu’à toutes les autres posées auparavant (Comment l’Ukraine peut-elle surmonter économiquement le détournement des routes gazières ? La corruption et le gâchis endémiques sont ils inévitables ? Sont-ils essentiellement dus à la rente gazière ? Finalement, le transit du gaz Russe a-t-il été une aubaine ou une malchance pour le pays ?).