Le Grand-Duché du Luxembourg, énigme ! Voilà où nous en étions avant le départ. Dans une ère de construction européenne, on entend peu parler de ce si petit pays pourtant au centre de l’Union et en grande partie à l’initiative de grandes avancées européennes.
Situé au cœur de l’Europe entre l’Allemagne, la Belgique et la France, le Grand-Duché a une tradition européenne qui découle très logiquement de son histoire plutôt chaotique, mais riche. Sous domination à tour de rôle du Saint Empire germanique, des Pays-Bas, de la France et la Hollande, le Luxembourg accède à l’indépendance théorique en 1815, suite au traité de Vienne. Il est érigé en Grand-Duché et attribué au roi des Pays-Bas, Guillaume 1er. En 1839, le traité de Londres délimite les frontières du Grand-Duché qui n’a plus de lien territorial avec les Pays-Bas et lui accorde une administration séparée. Le territoire est alors germanophone avec une élite parlant français, et le luxembourgeois, considéré comme un dialecte, devient une langue officielle en 1984.
Le dilemme entre identité européenne et luxembourgeoise découle naturellement de cette histoire bien résumée par la place des langues dans le pays.
Avant d’entreprendre notre travail sur l’identité luxembourgeoise, nos seules connaissances relatives au Luxembourg sont les polémiques franco-françaises sur ce que d’aucuns appellent, à tort, un paradis fiscal. Étrange redondance de l’histoire, si les convoitises de la France et l’Allemagne étaient territoriales, aujourd’hui le Luxembourg est envié par son essor et sa dynamique économique et sociale. Cependant, dès lors que l’on s’est penché sur la question identitaire, nous avons trouvé des éléments de réflexion.
Nous avons eu vent d’un programme lancé par le gouvernement en 2002 sur l’identité au Luxembourg, pour lequel 12 millions d’euros ont été débloqués. Mais les résultats n’ont pas encore été publiés par les chercheurs. Le drapeau officiel du Luxembourg est le rouge blanc bleu horizontal de haut en bas, mais après une demande de la population, le drapeau traditionnel du Grand-Duché, un lion rouge sur fond rayé blanc et bleu est largement diffusé et popularisé. Nous avons pu voir d’ailleurs au tour de France de cette année plus de 5.000 Luxembourgeois arborant fièrement ce drapeau pour soutenir les frères Schleck qui ont réalisé de remarquables performances.
Avant la rencontre, nous ressentions déjà, les efforts entrepris pour réaffirmer l’identité luxembourgeoise.
Passons maintenant aux présentations. Nous avons rencontré des responsables des Ressources Humaines et de la communication de BGL BNP Paribas. La répartition des nationalités de nos interlocuteurs est parfaite. Il y a une Luxembourgeoise pure souche, un Belge présent depuis 25 ans sur le territoire et une autre Belge qui vit à Luxembourg depuis qu’elle a 8 ans. Nous espérons donc avoir tous les points de vue possibles sur le sujet. La première impression globale que nous avons eue, qui a perduré tout au long de la rencontre et est partagée par nos trois contacts, réside dans le bien-être de vivre au Luxembourg. Cette question de l’identité n’est absolument pas un problème pour les résidents. Il semble d’ailleurs que les habitants ne se posent pas vraiment de questions à ce sujet. Cependant, lorsque nous approfondissons le sujet, ils nous apportent des éléments de réponse plus précis.
Voici donc nos nouvelles perspectives après la rencontre, articulées en plusieurs points. Il y a la présence des minorités italienne et surtout portugaise perçue historiquement comme une richesse par l’ensemble du pays, contrairement aux frontaliers (plus de 130 000 aujourd’hui) dont l’attitude et la motivation sont plus financières et économiques que centrées vers un intérêt social et culturel à l’endroit du pays. Relevons un tout récent épiphénomène qui voit quelques Luxembourgeois partir vivre en Allemagne, le coût de l’immobilier étant moindre qu’au Grand-Duché.
Par ailleurs il ne faut que 20 à 30 minutes pour rejoindre la capitale en voiture.
Retraçons l’histoire du pays au XXème siècle pour mieux comprendre l’identité du Grand-Duché. Avant la découverte des premiers gisements de « minette », le Luxembourg est un pays rural et même pauvre.
Beaucoup d’habitants fuyaient le pays. Entre 1841 et 1891, 72 000 Luxembourgeois sur une population de 242 800 habitants s’expatrient, notamment vers les USA.
Après la découverte des modes de synthèse de l’acier en 1879 et le lancement des premières usines sidérurgiques, le paysage démographique et économique du Grand-Duché change du tout au tout. Effectivement, le pays devient terre d’immigration pour travailler dans les mines avec notamment une très forte communauté portugaise.
En 1910, les immigrés représentaient 15,3% de la population, aujourd’hui, ils représentent plus de 42% des résidents. Il n’est donc pas rare de rencontrer des habitants qui parlent cinq langues : anglais, français, allemand, portugais et luxembourgeois. Nous avons vécu un exemple très frappant. Dans un très charmant village, nous sommes allés dans un restaurant de spécialités italiennes tenu par une famille portugaise. Ce melting-pot culturel et linguistique fait partie intégrante de l’identité luxembourgeoise.
Toutes ces minorités sont très bien intégrées au pays bien que l’industrie sidérurgique ait été recyclée en activité tertiaire. D’ailleurs, l’entreprise qui nous a accueillis est composée de plus de 30 nationalités différentes dont 48% de Luxembourgeois.
Parlons maintenant d’une majeure partie des travailleurs au Luxembourg : les frontaliers.
Ce sont des habitants des trois pays limitrophes venant travailler la journée au Grand-Duché et retournant le soir même. C’est un phénomène pendulaire toujours croissant, 130 000 personnes dont la moitié de Français. Ceci est une réalité, les salaires nets sont plus élevés que dans les pays voisins, ce qui corrobore l’excellente qualité de vie (une des meilleures au monde) du Grand-Duché. Le reproche commun des Luxembourgeois vis-à-vis des frontaliers est le manque de curiosité et parfois de respect envers le pays. En effet, ils vont, ils prennent leurs payes, et repartent aussitôt dans leur pays comme si c’était un département quelconque. Ceci est facilité par la disparition des frontières. Seul un panneau sur le côté de la route nous indique l’entrée au Grand-Duché. Cela nous change radicalement de notre périple à l’est où nous avons patienté plus de deux heures avant d’être refoulés à la frontière moldave ; remercions l’espace Schengen. Ce projet est d’ailleurs à l’initiative des Luxembourgeois, et le nom de cet espace est celui du village à la frontière de la France et de l’Allemagne où a été signé cet accord en 1985.
Ceci nous mène à la partie européenne de l’identité luxembourgeoise.
Pendant la première guerre mondiale, l’Allemagne occupe le Luxembourg. Le gouvernement grand-ducal reste neutre envers tous belligérants. Les alliés le leur reprochent après le conflit. L’expérience n’est pas réitérée lors de la deuxième guerre mondiale, le gouvernement se met tout de suite du côté des alliés et les habitants font preuve d’une cohésion nationale remarquable. De ce fait, après le conflit, le Grand-Duché obtient une très grande légitimité européenne voire mondiale en abandonnant sa neutralité.
Cela lui permet d’être un pilier de la construction de l’union européenne et d’être membre fondateur d’une multitude d’organisations mondiales et européennes : l’ONU, le Benelux, l’OECE, le conseil de l’Europe, l’OTAN… L’acte le plus révélateur de l’identité européenne au Luxembourg est illustré par Robert Schuman de mère luxembourgeoise qui lance en 1950 le projet de la CECA : le point de départ de l’union européenne. Aujourd’hui, un quartier européen a été aménagé à Luxembourg-ville sur le plateau du Kirchberg, et il accueille d’importantes institutions communautaires comme le secrétariat général du parlement européen, la cour de justice, la banque européenne d’investissement, la cour des comptes européenne, l’office des Publications et tant d’autres. Rappelons également le plan Werner, – premier ministre du Grand–Duché – en 1970, fondateur de l’ECU, précurseur de l’EURO.
Luxembourg-ville est aujourd’hui une des trois capitales européennes avec Bruxelles et Strasbourg et a déjà été deux fois capitale européenne de la culture (1995 et 2007).
Mais ceci n’empêche pas le Luxembourg de garder aussi une identité propre. Le traité de Londres de 1839 a donné les frontières actuelles du Grand-Duché et correspond à peu près aux frontières linguistiques, la partie francophone est donné à la Belgique et devient la province de Luxembourg. Les populations de la partie indépendante du Grand-Duché s’attachent vite à leur nouvelle autonomie et il se crée un vrai sentiment d’appartenance à une même nation. A l’inauguration d’un chemin de fer est composé un chant patriotique, le Feierwôn, qui proclame « Mir wëlle bleiwe wat mir sin » : « nous voulons rester ce que nous sommes ». C’est devenu la devise nationale. En 1843, l’enseignement du français devient obligatoire. Un de nos contacts qui a suivi sa scolarité au Luxembourg nous explique que l’alphabétisation se fait en allemand, puis l’enseignement du français, du luxembourgeois et des autres langues se fait petit à petit.
De 1815 à 1866, le Grand-Duché fait partie de la confédération germanique, et suite aux deux guerres mondiales, le pays s’est vu imposer des temps de germanisation forcée, c’est pourquoi ils cultivent le bilinguisme, pour lutter contre ces sévices de l’occupation. Aujourd’hui, on peut même parler de tri, voire de « quadrilinguisme ». Un diplomate allemand dit un jour : « Avec l’Allemagne, le petit état avait conclu un mariage de raison, avec la France cependant, il entretenait une relation amoureuse ». Le Grand-Duché du Luxembourg a donc une culture foisonnante à la croisée des civilisations belges, françaises et allemandes qui fait parfois un mélange détonnant, surtout au niveau de la langue. Nous ne pouvons pas parler du Grand-Duché sans citer au moins une fois la famille grand-ducale. Elle est très aimée par son peuple, et toutes personnalités politiques ou royales sont appelées par leurs prénoms par la population nous expliquent nos interlocuteurs. Ceci est très révélateur de la petitesse du pays qui est finalement comme un grand village aux multiples ressources respectueux de chacun.
Les Luxembourgeois sont très attachés à leur pays. Les étudiants partent presque tous à l’étranger, et je dis presque en référence au développement important que connaît l’université du Luxembourg depuis le début des années 2000 et qui compte aujourd’hui trois campus, mais ils reviennent en grande majorité habiter et travailler au Grand-Duché.
En conclusion, on peut dire que le débat entre culture européenne et identité luxembourgeoise n’a pas lieu d’être. En effet, être luxembourgeois, c’est être européen tout en gardant une identité forte à l’image des valeurs de modestie et d’efficacité alliées à la pratique des langues vernaculaires du pays. Finalement, jamais pendant l’interview dans leurs réponses il y a eu collision entre les deux parties de la problématique ce qui est en corrélation avec notre micro-trottoir.
Mais le nombre de Luxembourgeois restant constant comparé à une augmentation exponentielle de frontaliers et de résidents étrangers risque-t-il de créer un déséquilibre et un morcellement de la société grand-ducale ?
(Désolé pour le retard!)